La vie professionnelle est pleine de défis, de situations nouvelles qui nous sortent de notre zone de confort, ou dans lesquelles on se sent dépassé. Dans ces situations, il y a une chose que l’on ne fait pas assez : demander de l’aide. Pourtant nos collègues sont confronté·es aux mêmes problématiques et ont forcément des pistes de solutions à proposer. Par nos différentes expériences, nos compétences, et nos affinités pour certains sujets, nous avons beaucoup à apprendre des personnes qui nous entourent et dont on partage les préoccupations. C’est comme une mine d’or disponible dans notre organisation, mais que l’on hésite à explorer. Au Phare Rose nous sommes convaincus de cette richesse, et nous avons décidé de créer des groupes d’entraide pour les agilistes. Voici notre retour d’expérience de plus de deux années de partages depuis 2019.

L’entraide par le codéveloppement

Pour organiser ces groupes, le format du codéveloppement s’est rapidement imposé à nous. Nous n’en avions qu’une connaissance superficielle, mais suffisante pour nous lancer. L’expérience a été tellement concluante que c’est toujours ce format que nous pratiquons aujourd’hui. Le principe de départ est simple : une personne du groupe apporte une situation, une problématique, sur laquelle elle sollicite de l’aide. Elle prend ainsi le rôle de client·e dans le groupe, ses collègues ayant le rôle de consultant·es qui apportent leur expertise. Le groupe est constitué de pairs, c’est-à-dire de personnes partageant les mêmes rôles et donc confrontées dans leur quotidien à des problématiques similaires. Au Phare Rose, ce sont typiquement des personnes ayant des rôles de product owners, de scrum master et de coachs agiles. Chaque membre du groupe a donc un point de vue pertinent à apporter, éclairé par son expérience.

Le déroulement d’une séance de codéveloppement suit une série structurée d’étapes, dont vous pouvez trouver le détail sur le site de l’AFCODEV. Pour les résumer, le·la client·e commence par présenter sa problématique, puis les consultant·es cherchent à la clarifier en lui posant des questions. Une fois la demande clarifiée, les consultant·es échangent sur cette situation et leurs propositions de pistes de solutions. Enfin, pour clore la séance, le·la client·e fait un bilan des propositions qui lui plaisent le plus, et chacun·e conclut sur ce que la séance lui aura apporté. Dans ce déroulé, une attention particulière est portée sur la répartition de la parole. Lorsque le·la client·e présente sa problématique, il·elle est seul·e à parler et le groupe l’écoute. Inversement, il·elle écoute et n’intervient presque pas pendant que les consultant·es échangent sur la situation proposée. Dans d’autres temps les échanges sont libres. Ce processus crée ainsi des temps d’écoute, lors desquels toute prise de parole est accueillie sans être interrompue. Si ce format de codéveloppement peut paraître au premier abord rigide et très structuré, voire frustrant disons-le, nous nous sommes rendus compte rapidement qu’il est en réalité simple à suivre et à faciliter, du moment que le déroulé est clair pour tout le monde. Je vous propose donc d’en venir aux apprentissages que l’on peut retirer de nos séances.

Le codév au Phare Rose 

Nos séances de codéveloppement ont été des occasions d’aborder des sujets très différents. Des difficultés avec le management, ou à manager son équipe. Comment mieux prioriser les besoins ? Des idées pour rédiger une offre d’emploi. Ou bien que faire d’une mission qui semble dans l’impasse ? C’est la première leçon que l’on peut retenir de nos expériences d’entraide : tous les sujets sont légitimes. En proposant une problématique, le·la client·e fait un véritable cadeau au groupe : une occasion d’échanger ensemble, d’apprendre, d’être solidaires, de mieux se connaître.

Le processus que propose le codéveloppement est l’occasion d’un apprentissage pour tous les participant·es : celui de l’écoute. En tant que consultant·e, la tentation pourrait être forte d’orienter le·la client·e très rapidement vers une solution qui peut sembler évidente. Mais le format va amener les consultant·es tout d’abord à écouter pour bien identifier la situation, puis à donner une place égale à toutes les propositions dans le groupe. Le·la client·e, à son tour, sera à l’écoute de toutes les questions et propositions, sans intervenir ni porter de jugement sur leur pertinence, laissant ainsi ses collègues présenter pleinement les raisons de leurs réflexions. Il·elle est ainsi invité·e à laisser les portes ouvertes, et éviter les réactions réflexes du type : “dans mon contexte ça ne marchera jamais” ou “j’ai déjà essayé mais je n’y crois pas”. Pour toutes et tous, c’est un réel exercice de prise de recul et d’humilité.

En tant que consultant·e, ces sessions vous invitent à vous faire confiance et partager votre point de vue, vos questionnements et étonnements. C’est aussi le cas sur des sujets sur lesquels vous pensez ne pas avoir d’expérience ou d’expertise, car vous apporterez simplement un regard extérieur, différent de celui de vos collègues plus expérimenté·es. Veillez seulement à respecter le temps de parole de chacun·e. Voyez vos propositions comme un don, dont le client est libre de disposer. Parfois elles lui seront utiles, parfois non, dans tous les cas il·elle sera reconnaissant·e de l’effort que vous aurez fait.

Pour le·la client, les propositions reçues sont autant de possibilités ouvertes, qu’il·elle sera libre d’explorer ou non. Armé·e de son bloc-notes, il·elle va noircir des pages entières de suggestions, puis retenir les plus importantes et les partager avec le groupe. Parfois, il·elle entendra des propositions de solutions qu’il·elle a déjà essayées, ce qui pourra confirmer qu’il·elle a bien fait d’explorer ces pistes, voire l’encourager à essayer encore, probablement en apportant quelques ajustements suggérés par le groupe. Parfois il·elle se verra présenter des outils totalement nouveaux, et aura l’envie d’en essayer certains. J’ai par exemple totalement réimaginé le format d’une rétrospective, suite à une riche séance de codév.

En définitive, on se rend compte en participant à ces ateliers d’entraide que tout le monde en ressort grandi. Il paraît évident que la personne qui a le rôle de client·e devrait y trouver une aide précieuse, et c’est souvent le cas. Mais les autres participant·es ont tout autant à apprendre des propositions de chacun·e. Si vous avez déjà été confronté·e à la situation proposée, vous découvrirez des alternatives à vos pratiques actuelles, une bonne occasion de renouveler votre boîte à outils. S’il s’agit d’une situation que vous n’avez pas encore rencontrée, la séance devrait vous ouvrir les yeux sur de nouvelles possibilités et différentes façons d’y faire face, des conseils que vous ne seriez pas forcément allés chercher de vous-même.

Faciliter une séance de codév

En tant qu’animateur de ces séances, je veille aux points habituels : suivre le format prévu, répartir la parole, respecter le temps imparti … Après une ou deux séances, chacun·e a intégré le déroulement et le groupe sait s’auto-réguler ; le rôle d’animateur devient plus léger et je peux participer également en tant que consultant. Je pense que cela est d’autant plus vrai que la plupart des membres du Phare Rose sont sensibilisé·es à la facilitation.

Reste un point qui me semble important, à l’étape où les consultant·es posent des questions dont l’objectif est de clarifier la situation, pas encore de proposer des solutions. Pour y parvenir, j’invite les consultant·es à ne poser que des questions ouvertes, c’est-à-dire des questions qui n’invitent pas à simplement répondre par oui ou par non. En posant des questions fermées, les consultant·es ont tendance à suggérer des solutions, typiquement en commençant leur question par “As-tu déjà essayé de … ?” ou encore “Est-ce que tu penses qu’il serait possible de … ?”. Inversement, les questions ouvertes (qui, quand, quoi, comment ?) permettent au client de préciser la situation : “Qui consultes-tu lorsque … ?”, ou “Depuis quand constates-tu … ?”, ou encore “Comment réagit ton équipe dans cette situation ?”, sont des formes de questions qui aideront le·la client·e à préciser sa pensée. Pour tous et toutes, c’est une occasion de pratiquer les questions ouvertes, outil de base de coaching, qui se révèle bien moins simple qu’il n’y paraît.

Pour vous lancer

Je ne peux que vous encourager à vous lancer dans l’expérience du coaching entre pairs. Quel que soit votre rôle dans votre organisation, exploitez cette mine d’or. Commencez par identifier un groupe de personnes intéressées par la démarche, prêtes à partager et donner un peu de leur temps. Nous consacrons une heure et demie à deux heures par mois pour nos séances. Idéalement, l’organisation d’une séance de codév part d’une demande, une personne du groupe qui a une situation à proposer. Ceci dit, cette demande ne vient pas toujours, auquel cas n’hésitez pas à planifier la séance sans sujet, quitte à ce qu’il se dégage au dernier moment. Vous verrez qu’une fois la séance démarrée, il y aura toujours une personne qui évoquera une préoccupation qui lui semble peu importante, mais qui ne l’est en réalité pas tant que ça. Cette petite étincelle suffira.