Quelle est la nature de l’agilité ? C’est une question que je me pose. Mon métier est de mettre en œuvre de l’agilité dans les organisations que j’accompagne et je ne sais pas vraiment si je connais la nature de l’agité. L’ébéniste a besoin de connaître la nature du bois qu’il travaille. Est-ce que ce bois est tendre, est-ce qu’il est dur et en fonction de cela il va choisir tel ou tel outil. Et moi en tant qu’accompagnateur d’un changement agile est-ce que j’ai une bonne connaissance de la nature de ce que je suis en train de travailler, de ce que je suis en train de modifier et du coup comment je peux faire si je n’ai pas cette connaissance pour choisir les bons outils, la bonne méthode. C’est l’objectif de cet article qui vise avant tout à vous amener à vous interroger sur vos pratiques. 

Et d’ailleurs, 

qu’est-ce que vous feriez différemment si vous connaissiez la nature de l’agilité ? 

Ensuite, 

quelle est la nature de l’agilité selon vous ? 

Voici un zèbre, il est tranquillement en train de brouter quand tout à coup apparaît une lionne. Le système émotionnel du zèbre s’active alors pour l’informer qu’il doit fuir ce danger et à l’instant même où le zèbre ne perçoit plus le danger il se remet à brouter tranquillement. 

Voici un collaborateur il est tranquillement en train de brouter quand tout à coup apparaît un danger. Son système émotionnel est sollicité mais les codes sociaux fait qu’il ne peut pas vraiment s’autoriser à fuir. Il est exposé à un manager qui vient lui apprendre qu’une transformation agile va être mise en œuvre sur son périmètre. Ce que je crois observer très souvent dans les organisations c’est que le collaborateur, une fois que le manager part, ne se remet pas tranquillement à brouter. Il va commencer à ruminer, il va appréhender, il va devenir anxieux, c’est-à-dire qu’il va anticiper une peur à venir. Il va commencer à ruminer de mauvaises pensées, en tout cas des pensées qui vont engendrer des émotions désagréables. Ce que je crois c’est que si ce collaborateur n’est pas accompagné comme il se doit, si on le laisse dans ses ruminations alors il ne pourra pas y avoir d’apprentissage, il ne pourra pas s’autoriser à apprendre autre chose, il va rester bloqué dans ses ruminations lui interdisant toute évolution dans son comportement. Dès cet instant, la future transformation agile est déjà vouée à être un échec.   

Et vous quel est votre rapport au changement, quel est votre rapport au besoin de vous adapter ? 

Quel est votre rapport avec vos émotions et celle des autres ? 

Et d’ailleurs, 

comment accueillez-vous les changements dans la sphère de l’agilité ? 

Et, 

 Qu’est-ce qui s’apparente à de l’agilité qui n’est pas du tout agile selon vous ? 

Pensez à la personne qui est, d’après vous, la plus éloignée de l’agilité. 

Quelle émotion cette personne suscite t-elle en vous ?

Qu’est-ce que cette émotion vous incite à faire ? 

Qu’est-ce qui serait différent si vous ressentiez plutôt une émotion agréable envers cette personne ? Qu’est-ce qui serait différent dans votre comportement vis-à-vis d’elle ? 

Qu’est-ce que ça changerait si votre vision de cette personne était perturbée par vos émotions ? 

Qu’est-ce que ça changerait si votre vision de l’agilité était perturbée par vos émotions ? 

Selon moi, la nature de l’agilité, c’est un processus cognitif et comportemental. 

Étudions chacun des mots. 

Un processus, qui est parfois devenu un gros mot au sein de la communauté agile, un processus donc, d’après le Robert (le dictionnaire, pas mon boucher) un processus disais-je, c’est un ensemble de phénomènes conçus comme actifs et organisés dans le temps. Un processus finalement c’est une façon de procéder. 

Cognitif, c’est quelque chose qui a rapport avec la connaissance. Ça tombe bien, mon métier de coach agile est de faire acquérir de la connaissance. 

Comportemental, c’est le comportement 😊 et l’idée c’est donc d’intervenir en tant qu’accompagnateur du changement pour augmenter des comportements souhaités et diminuer des comportements qui ne sont plus désirés pour l’individu et pour l’organisation  

Vous connaissez probablement cette image, sortie à l’origine dans un journal satirique allemand, qui depuis a été beaucoup utilisée dans le milieu de la psychologie. Ce que cette image a de remarquable c’est qu’elle montre certaines de nos limites. Vous pouvez voir sur cette image, en fonction de la façon dont vous concentrez votre attention, soit un canard soit un lapin. Ce qui est remarquable, c’est que vous ne pouvez pas voir à la fois le canard et le lapin, pas les 2 en même temps. Et ce qui est aussi remarquable c’est qu’il ne s’agit probablement ni d’un canard ni d’un lapin. Vous ne pouvez pas voir ce qu’est réellement cette chose qui est face à vous puisque vous êtes finalement biaisé parce qu’il est contenu en vous à savoir votre définition d’un canard ou d’un lapin. Là, vous êtes exposé à quelque chose que vous ne connaissez pas, donc vous ne pouvez pas réellement définir ce que c’est mis à part peut-être un canard ou peut être un lapin. En fonction de ce que nous avons précédemment en nous, nous voyons le monde différemment, nous le découvrons et donc nous le qualifions.  

Au sein de notre communauté agile il arrive parfois que nous confrontons nos points de vue, nos pratiques, nos réflexion d’agilistes. Je le vois comme une grande chance, c’est comme un grand cadeau et c’est tout l’intérêt de la communauté et il m’apparait normal que face à une situation donnée certains puissent y voir une pratique comme potentielle solution ou tout autre qui peut paraître son contraire comme autre solution face au même contexte. Et nous devons encore et encore apprendre à confronter sans jamais nous affronter.  

Nous fabriquons une image du dehors à partir de ce qui est en nous, nous projetons dehors ce qui est dedans et ce que nous croyons voir et en fait une projection de nous-mêmes. 

Vous avez ici là une image, une reproduction d’un tableau entre Frida Kahlo, grande artiste peintre mexicaine. Sur ce tableau est représenté un grand monarque, un papillon très célèbre au Mexique notamment dans le sud, puisque chaque année, à la Toussaint ces papillons migrants quittent le sud des Etats Unis d’Amérique pour venir passer l’hiver au chaud dans les forêts du Mexique. Il se trouve que depuis tellement longtemps, ces papillons arrivent exactement au moment de la fête des morts et du coup, bon nombre de mexicains ont une forte croyance sur le fait que ces papillons portent en eux l’âme des disparus. Cette croyance est ancrée depuis tellement longtemps. On la retrouve dans les civilisations précolombiennes notamment au sein de la civilisation Nahuatl.  

Qu’est-ce qui m’empêche de croire aujourd’hui que l’âme des disparus revient nous rendre visite chaque année sous la forme d’un papillon ? 

Les mexicains ne sont pas des gens qui sont plus bête que moi. 

Qu’est-ce qui fait que je ne porte pas cette croyance ? 

Et d’ailleurs, 

Qu’est-ce qui est trop présent en moi aujourd’hui et qui m’empêche de voir le monde de l’agilité autrement ? 

Le monde de l’agilité pour moi, c’est le fameux manifeste de 2001. Là où j’en suis aujourd’hui et ce que je retiens principalement de ce manifeste, ce sont finalement les toutes premières lignes. Pas celles qui nous indiquent « les individus et leurs interactions plus que les processus et les outils », les lignes d’avant « nous découvrons comment mieux développer des logiciels par la pratique et en aidant les autres à le faire ». Ces gens qui se regroupent en 2001 et qui se qualifient d’agilistes se définissent avant tout comme des gens qui découvrent. Depuis, on voit beaucoup de gens qui reproduisent des méthodes, des pratiques agiles mais combien sont réellement des gens qui découvrent ? Combien sont des explorateurs ?  

Notre métier à nous  est d’accompagner le changement dans les organisations qui se qualifient d’agile (puisqu’elles font appel à nous , coachs d’organisation agile). 

Quel est le meilleur casting finalement pour accompagner ce changement ? 

Est-ce que ce sont des  experts Scrum, Kanban, ou autres ? 

Ou 

Est-ce que c’est un accompagnateur du processus cognitif et comportemental ? 

Est-ce que c’est quelqu’un qui doit apporter une vérité, son point de vue, imposer son canard alors que les gens ici ne voient que des lapins ? 

Ou 

Est-ce que c’est quelqu’un qui doit accompagner un processus d’apprentissage, qui peut permettre de faire évoluer une perception de canard vers une perception de lapin ou tout autre chose ? 

Et si je pousse plus loin encore ma réflexion, 

Qui est l’agiliste ? 

L’expert Scrum, Kanban qui est en train de reproduire un schéma, une méthode que d’autres ont découvert avant 

Ou 

L’accompagnateur du processus cognitif et comportemental qui n’est pas un expert de la méthode et qui va devoir se mettre dans cette posture de faire apprendre et de découvrir ce qui est nécessaire dans un contexte donné ? 

Alors probablement que les experts Scrum, Kanban ou autre, vous en croisez régulièrement et les experts en processus cognitif et comportemental se faisaient peut-être plus rares. Ce n’est plus le cas, les experts en sciences comportementales notamment prennent de plus en plus le devant de la scène sur les accompagnements et je le vois comme une excellente nouvelle. Pour clarifier un petit peu leur façon de travailler voici d’indiqué sur le schéma ci-dessus, comment ils font pour accompagner le changement cognitif et comportemental. Ici le modèle est extrait de la méthode de transformation de l’État français. Vous pouvez voir que dans un premier temps, on va tâcher de comprendre quel est l’état du marché, quelles sont les bonnes pratiques, qu’est-ce qui se fait ailleurs, on va pratiquer du benchmark. Ensuite, on va exposer ces travaux aux équipes afin qu’elles puissent concevoir leur propre vision, prototyper leur propre façon de travailler et ensuite dans un troisième temps, on va tester et mesurer si les travaux et expériences entreprises vont dans le bon sens ou pas. Et c’est seulement à ce moment-là que l’expert Scrum, Kanban va éventuellement intervenir (dans le cas où les équipes auraient choisi de travailler en Scrum) pour apporter un point de vue expérimenté sur les apprentissages en cours. 

Je me qualifierais donc aujourd’hui en 2021 comme cette espèce d’animal, moitié canard, moitié lapin. Moitié expert Scrum, Kanban et autres, moitié explorateur des sciences cognitives et comportementales. J’essaye d’intégrer différents points de vue pour essayer de répondre au mieux au besoin réel des gens que j’accompagne. Je partage en vrac quelques outils qui sont dans ma valise. J’utilise beaucoup de pédagogie inversée afin de ne pas biaiser les interlocuteurs avec mes points de vue mais bien les rendre acteurs de leurs propres apprentissages. J’utilise des recommandations scientifiques pour orienter mes méthodes de coach, orienter ma posture. J’utilise beaucoup de questions plutôt que d’arriver avec beaucoup de réponses. Je structure mes activités avec des Liberating Structures et avec des ateliers cadre de Thiagi. J’amène les managers à réfléchir autour de Host Leadership, Solution Focus. Et bien évidemment j’ai toujours dans ma valise les outils de l’agilité, Scrum, Kanban et autres. 

Il y a de cela quelques semaines j’ai eu le regret d’apprendre le décès de la tante mexicaine de ma conjointe. La cousine de ma conjointe, Mariana, était présente le jour de son départ. Dans ce contexte sanitaire difficile lié à la COVID, les hôpitaux mexicains sont débordés et les gens qui ne sont pas en très grande urgence restent chez eux. C’était le cas de cette tante probablement atteinte de dysfonctionnements rénaux et qui n’a pas pu avoir accès aux hôpitaux et qui a terminé ces derniers jours chez elle, sous les soins bienveillants de sa famille. Mariana est quelqu’un d’incroyablement cultivée. Elle travaille pour l’Organisation des Nations Unies, quelqu’un qui avant cette période sanitaire parcourait le monde pour défendre des projets incroyables à travers la rencontre de personnes merveilleuses. Très grande sportive, elle pratique des marathons aux 4 coins de la planète. Bref, j’admire beaucoup Mariana. Mariana était donc là, dans la maison de cette tante, dans la cuisine juste à côté de la chambre où sa tante se reposait. Elle a ressenti une présence, la présence physique même si invisible de sa tante qui passait comme pour lui dire au revoir. Elle est allée vérifier dans la chambre et effectivement sa tante était partie. Bien sûr son corps était là mais probablement que son âme était partie ailleurs. Dans les jours qui ont suivis, Mariana a organisé, sur l’outil de visioconférence zoom, des prières catholiques et en espagnol pour célébrer le départ de sa tante. Alors, bien entendu, si un observateur voyait cette scène, tous ces gens en train de prier en espagnol à base de prières catholiques, cet observateur pourrait en conclure que les Espagnols ont bien réussi leur travail d’invasion, ils ont bien réussi à imposer leur culture, parce qu’on peut observer ces gens qui ont adopté ce langage, qui ont adopté cette posture. Mais cette invasion a été tellement brutale que les gens ont gardé en eux les croyances du passé. Mariana et bon nombre de ces gens continue de penser que l’âme des disparus reviendra leur rendre visite, peut être sous forme de papillon ou autre animal. J’ai consulté quelques historiens et tous m’ont affirmé la même chose : aucune culture envahissante n’a jamais réussi à imposer sa culture, les traces du passé demeurent tant que l’on cherche à imposer sa culture. Plutôt que de chercher à imposer une croyance à quelqu’un nous devons, nous, accompagnateurs du changement, probablement apprendre à cheminer à partir de ses propres croyances. 

Et comme le dit le poète hispanique « caminante, no hay camino, se hace camino al andar. »